Petit cadeau pour mes amies et les amies de mes amies… 

 

Je vous partage le premier chapitre de mon nouveau livre que je suis en train d’écrire : Aidante Naturelle, y’a rien de Naturel là-dedans ! 

 

Pour la lecture de ce livre, vous aurez besoin de « kleenex ». Pour certains chapitres ce sera parce que vous allez beaucoup rire et pour d’autres, parce que vous serez très touchés.

Ça part de même…

Quand la mort fait partie de la vie… 

Je la regarde et dans ses yeux qui se meurent,  je me vois, je nous vois.  Si proches et bientôt si loin…

La mort, cette incontournable partie de la vie qui nous effraie, nous tourbillonne les émotions, nous chavire le bonheur et nous confronte à notre incapacité devant l’inévitable. J’aurais aimé avoir une potion magique, une formule alchimique ou une prière divine qui m’auraient permis de la garder à tout jamais. Mais la mort fait partie de la vie et on l’oublie souvent !

Assises sur des chaises au vinyle passé date, dans un corridor aux murs beiges fin d’automne malade, éclairés de néons buzzant, dans cette ambiance qui ferait remonter le déprimant à n’importe quelle personne heureuse, nous attendons l’appel du médecin. Une interminable attente pour savoir si oui, si non, si peut-être.

Finalement au loin résonne : « Madame Vézina ! » 

Instantanément, mes pulsations cardiaques tournent au tubo.  Nous entrons dans le bureau, nous nous assoyons. Ma mère, Mouman, comme on dit souvent au Québec, me regarde. Dans son regard à la fois triste et complice, je vois qu’elle le sait déjà. Elle sait qu’à 90 ans, elle est au dernier automne de sa vie. Les bourgeons ne reviendront plus. Son corps fatigué termine sa dernière saison.

Le médecin ouvre son dossier, commence à lire,  prend une respiration, le referme, d’un geste de la main, le tasse, se relève la tête, enlève ses lunettes, les dépose à la vitesse escargot, nous regarde et nous annonce :

« Le cancer semble se propager. Nous pourrions faire d’autres tests, mais cela ne changera rien. »

Tonnerre, tremblement de terre, tsunami ! Mouman me regarde, et du fond de nos cœurs sans même parler, nous nous entendons mutuellement hurler : je t’aime ! Le regard peut hurler tellement fort. 

Mouman a peur de souffrir, peur d’être un fardeau, peur de ne plus avoir sa tête, peur d’avoir peur. Moi, je fais ma solide. Je la rassure. Je lui tiens la main. Je l’amène dîner au restaurant… comme pour mettre un baume sur cette fatalité qui vient de faire culbuter notre bonheur.

– Vient Mouman, on va aller manger un bon « smoked-meat ».

Drôle d’idée, mais dans ces moments-là, on fait ce qu’on peut et je peux vous assurer que rien dans la vie nous prépare à savoir quoi faire, quoi dire.  Et il n’existe certainement pas de preuve scientifique qui démontre que le « smoked-meat » aide à digérer le cancer. 

Cette journée, en revenant de chez ma mère, seule dans mon auto, je crie de douleur. De l’intérieur de mon corps, mon cœur se brise en mille éclats. Mouman s’en va.  En plein trafic de fin de journée, je pleure ma vie ! Je pleure sa vie ! Je pleure notre relation mère-fille. Je pleure nos 22 appels par semaine. Même à l’âge de 47 ans, je me sens encore sa petite « gripette », son bébé et elle est MA Mouman. J’espère trouver la force, le courage et surtout les moyens de l’aider à mettre un peu de soleil sur le chemin de sa fin de vie.

Quelques mois après l’annonce matraque, le cancer, ce monstre affamé et sans cœur, ravage de plus en plus son corps amaigri. 

La fatigue, la douleur et le découragement attaquent le fort et le prennent d’assaut. Son armée vaincue doit rendre les armes. Échec et mat ! La reine ne peut plus tenir. Elle doit, avec résilience, accepter l’évidence bouleversante qu’elle n’a plus la force de rester seule dans ses quartiers. 

Le monstre lui arrache ses derniers moments d’autonomie. Elle doit inévitablement quitter son logis, son milieu de vie. Elle, Ma petite Mouman, la doyenne de l’endroit, doit s’engager sur le sens unique qui la dirige vers la fin de sa route. Direction : Dead End ! Elle doit quitter son bingo, sa technique Nadeau, ses joutes de cartes à cinq cents avec ses trois fidèles amies dont Rita, la reconnue tricheuse de la gang. Mouman me l’a dit : il y a toujours une tricheuse dans les groupes de cartes.

Dans toutes les fibres de mon corps, je sais avec une grande conviction que je veux lui offrir une fin de vie dans la dignité, l’amour et dans la limite du possible selon sa condition, lui offrir encore de doux moments. Tant que ce sera possible, il n’est pas question qu’elle finisse ses jours dans la froideur d’un centre d’hébergement entourée de gens qu’elle ne connait pas et qui pourraient la maltraiter. Surtout qu’à ce moment précis, les bulletins de nouvelles regorgent de reportages sur la maltraitance des ainés dans différents centres au Québec. Je décide de tout faire pour la garder chez moi.

Avec la complicité de ses amies de cartes, j’organise une fête dans la salle communautaire. Je fais préparer un goûter. Petites sandwiches sans croûte et un délicieux grand gâteau blanc à la vanille avec un crémage au beurre comme Mouman les aime. Une trentaine de personnes viennent lui dire au revoir. Ils ont même préparé une boîte au trésor dans laquelle chacun avait glissé une petite pensée, un petit mot. Imaginez-vous donc que Léon, le chum de Rita, lui a même écrit une déclaration d’amour. Ohhhhh ! Pour chaque personne, j’avais acheté une petite plante, un bambou, pour que tout le monde ait un souvenir de Mouman; comme si j’espère qu’elle reste vivante dans le cœur de chacun. Une façon de rallonger sa présence, de la garder vivante. Rita la tricheuse s’empare subtilement de deux bambous ! Mouman la voit. D’un élan vocal, elle vocifère énergiquement : 

« Rita, qu’est-ce que tu fais là ?

Tu n’as pas le droit d’en prendre deux ! »

Chez moi, sa chambre l’attend.  Avec une grande douleur au cœur, mon neveu, mes nièces et moi vidons son appartement. Je n’avais jamais réalisé que la fin de vie s’accompagne de plusieurs deuils. Vider un appartement rempli de souvenirs fait partie de ces deuils. Chaque objet que je prends dans mes mains évoque une histoire, un mot, une chicane, des rires, des obstinations, du plaisir.  La banalité n’existe plus. Tous ces petits détails prennent une grande importance. Dans mes mains s’illuminent et s’éteignent à la fois toutes ces histoires de vies. Des larmes de joies, de peine, de nostalgie me viennent toutes en même temps. Inévitablement, je commence à ressentir son absence et ce gigantesque vide qui m’envahira, me torturera très bientôt. D’un élan du cœur, je me jure de profiter de chaque moment qu’il nous reste pour apporter du soleil sur son dernier sentier de vie. 

Le pâté chinois connaissez-vous ? Steak, blé d’Inde, patates !

Un soir, j’arrive de travailler, j’ouvre la porte et à peine entrée dans la maison, Mouman assise dans le salon me garroche bêtement : 

« Qu’est-ce qu’on MANGE pour souper ?

Du tac au tac, je prends un ton aussi rébarbatif et je lui lance :

– JE NE SAIS PAS Mouman qu’est-ce qu’on MANGE pour souper !

     Elle me regarde, le front plissé, les yeux suspects et elle riposte : 

– POURQUOI tu me parles BÊTE ? 

– J’ai PRIS le même TON que toi MOUMAN !

– BEN NON, je ne te parle pas de même ! 

– OUI !  Tu me parles de même Mouman !  

Je la regarde, lui souris, elle s’éclate de rire.

   – Qu’est-ce que tu aimerais manger ? »

Elle me regarde les yeux tristes, la larme à l’œil, la face en baboune et avec émotion balbutie : 

« – J’aimerais manger un bon pâté chinois !

– Pourquoi pas ? Ça tombe bien, on a tout ce qu’il faut. Viens t’assoir à la table on va le faire ensemble. »

D’un élan dynamiquement très décidé, elle se lève, agrippe sa marchette et gambade presque en mode formule 1. Vroum !  À ce moment précis, malgré le cancer qui lui ronge le corps, elle vient de finir première aux Oympiques de la marchette. 

Je lui donne une patate à éplucher. J’épluche les autres.

On jase de Nonour qui vient d’entrer en miaulant. On dirait qu’il veut participer à notre conversation. Nonour est le magnifique gigantesque chat de 20 livres de Mouman.  Oui vous avez bien lu… 20 livres ! Très pesant le ti-minou ! Elle ne peut plus le prendre, elle risque de tomber par en avant. Elle me regarde et d’un ton rempli d’émotion, elle me demande : 

« Tu vas t’occuper de Nonour quand je ne serai plus là ? 

– Ben oui Mouman ! 

et on entend : 

– Miow, Mioww, Mioowwww » 

Je cuis le steak haché, lui fait goûter. Elle avale me souris :

« il manque de sel ! »

Je lance une des balles du chat dans les airs.  Nonour s’élance de tout son long à deux-trois pieds dans les airs, attrape la balle, mais manque totalement son atterrissage. Badaboum !  Moman le regarde et s’éclate de rire. Entendre ses rires, une belle douceur de bonheur à mon oreille. 

Je pile les patates, elle goûte : « il manque du beurre et du… oui c’est ça du sel. Ha ha ha !  »

J’ouvre les cannes de blé d’Inde. Ensemble, nous les versons sur la viande hachée.

Nous étendons les patates tranquillement, comme si nous voulions étirer le temps. Mouman les badigeonne de beurre pour les faire griller. Badigeonner n’est pas tout à fait le mot juste.  Elle met des morceaux… gros morceaux de beurre ! On se regarde et en stéréo, nous nous exclamons : « Parce que du beurre, c’est du beurre ! » Et nous éclatons de rire.  (Chez nous la margarine n’est pas une option !) 

Enfin prêtes à mettre le pâté chinois au four. Mouman me regarde, les yeux pétillants de bonheur, un sourire d’accomplissement lui scintille la pupille et elle me tape un clin d’œil complice tout en murmurant avec sa petite face taquine malgré les rides de ses 90 ans : « Ça va être très très très bon Chaton ! »

Je réalise que la perte d’autonomie apporte des frustrations et des émotions qui sont parfois très difficiles à saisir. À mon arrivée, Mouman était frustrée de ne pas pouvoir faire à manger. Frustrée de dépendre de sa fille. Frustrée d’être devenue l’enfant. Frustrée d’avoir à me demander de lui faire un pâté chinois.   

Quand la mort fait partie de la vie, faut saisir les opportunités pour partager le moment présent; faire entrer le soleil le temps d’un instant. Croyez-le ou non, mais faire du pâté chinois peut devenir un unique, mémorable et immense bonheur. Même s’il est plus salé que les rues de Montréal en janvier, il est de loin le meilleur pâté chinois de toute ma vie !  (texte de Chantal Fleury, tous droits réservés)